Au seuil de vos paraîtres

Publié le par Lionel Droitecour

... L’artisan d’autrefois, dans ce calme apparent, avait dépeint la vie sur l’antique masure …

... L’artisan d’autrefois, dans ce calme apparent, avait dépeint la vie sur l’antique masure …

Fendu, ventru, pansu, sans grâce, portant beau,
Ce pot de terre cuite, humble dans la cuisine,
Jadis, où mère-grand dressait des fleurs séchées.

Silhouette familière aux formes ébréchées,
Mais qui nous ravissait, alors, cousin, cousine,
À l’heure du goûter, le cœur toujours nouveau.

Car il était orné d’une image naïve,
D’une eau bleue de faïence ajourée d’ocre brun,
En ses bords, appuyées, étaient deux lourdes anses.

Un dessin, comme ceux que tissaient nos enfances,
Paysage de paix et de douceur empreint,
Figuration modeste à notre âme chétive.

Tracé comme à la hâte et d’une main peu sûre,
D’un lavis délavé mais comme transparent,
Sous un ciel gris quelques buissons et deux maisons.

Et, comme un paradigme à toutes nos saisons,
L’artisan d’autrefois, dans ce calme apparent,
Avait dépeint la vie sur l’antique masure.

C’était le vol des grues, stylisé, presque abstrait,
Signal aux migrations des maçons de la Creuse,
Et de mille destins la simple évocation.

Rêve, poète, va ! N’est-ce ta vocation ?
D’autres ne verraient là nulle séquence heureuse :
Sur un vase grossier, un rustre fit un trait…

Il est pour moi un monde en cette image peinte,
Des bruits et des odeurs et de tendres visages,
L’amble du souvenir ou son galop songeur.

Ma candide moisson, à mes joues la rougeur,
Et la tendre affection de ces anciens rivages
Où le temps a mordu et laissé son empreinte.

Et puis tous mes absents, tous mes chers disparus,
Tous les chemins perdus, désormais sous la ronce,
La musique occitane en la langue des vieux.

Hélas ! Il n’est plus là ce regard malicieux,
Cette lèvre moqueuse et qu’un rire défronce,
La cabriole vive et nos sauts sur les rus.

Vos regards sont passés sur cette poterie,
Reléguée au rebut dans l’ombre d’une grange.
Ma tante la sauva, jadis, en cette ruine.

Il demeure, latent, devant moi qui rumine,
Je l’ai photographié, je m’en donne le change,
Il porte le discours de ma rime aguerrie.

C’est la façon que j’ai de vous rester fidèle
Mes âmes, mes aïeux, mânes de mes ancêtres,
Mausolée de mon verbe en vain panégyrique.

Vous fûtes dignement de ce grand chœur lyrique,
Je m’inscris en rumeurs au seuil de vos paraîtres
Dans le vol d’un oiseau fuyant à tire d’aile.

janvier 2014

Publié dans Souvenirs

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I
Très beau poème, étonnant et original, ce pot, en effet. On comprend aisément qu'il puisse évoquer des souvenirs d'enfance.
Parfois une simple odeur ou la vue de choses en apparence insignifiantes peuvent nous replonger dans nos jeunes années...
Récemment en voyant du train un terrain vague couvert de "mauvaises herbes" je me suis rappelé que nous errions sur des terrains similaires, emplis d'herbes et de plantes presque aussi grandes que nous.
Chaque butte ou recoin était comme un monde nouveau, le bruissement des insectes et les odeurs printanières me sont restés comme autant de souvenirs et aussi comme une forme de nostalgie...
C'est qu'à l'époque je pouvais voir sans que le mental analyse, dissèque et classe, je vivais dans le présent, tout simplement, sans m'interroger sur le comment et le pourquoi, sans tâche à accomplir, mes seuls buts étaient la distraction, la découverte et le jeu.
Aujourd'hui, bien des années plus tard, alors que je rêve au fond de moi de retrouver cette insouciance et cette liberté, la question essentielle me taraude : est-ce encore possible...?
Si c'est la cas c'est ce qu'on doit appeler : naître à nouveau...
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I
Tout à fait d'accord avec toi sur la grande chance d'avoir pu vivre une enfance dite "préservée" - chez mes grands-parents, en plus, ce qui ne gâche rien !
En y songeant il est néanmoins fort probable que je n'étais pas totalement exempt de soucis, mais bizarrement on a tendance à se rappeler en priorité les bons moments, ce qui fait dire à nombre d'entre-nous "C'était mieux avant !"
Ceci dit tu fais bien de préciser "Alors qu’on oublie volontiers les leçons et les pensums, une odeur, une forme, un regard nous marquent pour la vie, quand bien même il passa sur nous, jadis, sans paraître y laisser de trace…" Les madeleines de Proust ou la luge de Charles Foster Kane dans le film "Citizen kane" en sont de belles illustrations.
Ma grand-mère par exemple racontait très souvent en ses dernières années la fois où elle attendait sa maman à la sorte de l'usine et où une collègue de travail avait dit à cette dernière "Tu as une bien jolie petite fille, elle est plus jolie que toi !" Anecdote à priori insignifiante mais qui fit partie de ses derniers souvenirs accessibles...
A l'époque de l'artifice et du jetable je ne sais pas si beaucoup de futurs vieillards se souviendront avec émotion sur leur lit de mort de leur premier "i-phone" ou de leur première "tablette", on peut toujours espérer que non ! :-)
L
« … à l'époque je pouvais voir sans que le mental analyse, dissèque et classe, je vivais dans le présent, tout simplement, sans m'interroger sur le comment et le pourquoi, sans tâche à accomplir, mes seuls buts étaient la distraction, la découverte et le jeu. »
Il faut mesurer, mon cher Claude, à quel point ce simple bonheur fut une chance, en un temps où le travail des enfants n’a jamais cessé d’être une réalité. Il s’est simplement décalé dans l’espace, et les mômes privés de jeux et d’insouciance par la misère sociale sont légions, aujourd’hui encore.
Quand au reste de ton commentaire, j’ai envie d’y répondre « madeleine, chère madeleine », et de citer Proust qui a si bien touché, par la littérature, à ce moment de grâce.
Ce qui s’imprime en nous dans notre enfance est la matrice de ce que nous deviendrons un jour. Et rien qui soit prévisible, en cela… Alors qu’on oublie volontiers les leçons et les pensums, une odeur, une forme, un regard nous marquent pour la vie, quand bien même il passa sur nous, jadis, sans paraître y laisser de trace…
Me serais-je souvenu de ce vase d’argile si je ne l’avais retrouvé, intact, dans la cuisine d’autrefois ? Sans doute pas, mais un regard porté sur lui et c’est toute une séquence d’impression qui s’est réveillée sous mes yeux, dans mon âme, ma sensibilité en tricotant ce poème qui transcrit assez exactement ce moment « … Dans le vol d’un oiseau fuyant à tire d’aile ».
Alors que nous sommes assaillis d’objets technologiques qui feront de nous peut être, des être hors sol, il est symbolique qu’une terre cuite il y a plus d’un siècle, par sa seule présence, nous remette, ainsi, « les pieds sur terre… »