Défaite de l’esprit

Publié le par Lionel Droitecour

Caspar David Friedrich (1774-1840) L'abbaye dans une forêt de chênes, détail

Caspar David Friedrich (1774-1840) L'abbaye dans une forêt de chênes, détail

1.
La parole des dieux n’est qu’un vaste mensonge,
Mots de pierre, gravés en des frontons pompeux
Qui bornent l'agora de cet inconnaissable,
Limite, au firmament, de nos craintes mortelles.

Tous ceux qui vont, parés de robes solennelles,
Agitant d’un saint livre un verbe insaisissable,
Bruissante parabole à enfumer les gueux,
Ressassent, sans penser, les stances d’un vain songe.

Dessous la voûte obscure un triste candélabre,
Béquille à leur credo, s’enfume et se délabre,
Où l’esprit va, changé en morne obéissance.

Leur sage mélopée ne sont que chansonnettes,
Anonnées par des chantres emplis de suffisance,
Hébétudes serrées dans un lot de sornettes.

2.
Celui qui erre et doute en cherchant sa lisière,
Qui trébuche souvent sur l’improbable sente,
Celui-là qui s’éprend devant l’humble clarté
En cheminant dans l’ombre au milieu des humains ;

Qui s’égare parfois et parfois tend ses mains,
Vers l’autel impérieux de la fraternité,
Cette chair et ce sang debout dans la tourmente
Qui s’indigne au parvis qu’engendre la misère ;

Qui bat sa coulpe dans chaque frémissement
D’une âme généreuse offerte au firmament,
Qui donne sans compter le paiement de ses gages ;

Élevant son regard quelquefois vers les cieux
Espère, sans crédit, qu’au mitan des nuages
Peut-être, un au-delà s’invente au milieu d’eux.

3.
Et dans un clair-obscur fait de questionnement
Il marche vers l’azur en foulant le limon,
Homme parmi les siens, sans rien chercher à vaincre
Humblement, ouvrier du salut sur la terre.

Les marchands de bons dieux enflamment le parterre,
Soldatesque endiablée par le goût de convaincre
Au charroi d’idéal attelant le timon,
Humanité joyeuse en son enrôlement.

Ils veulent des troupeaux pour tendre leurs sébiles,
Barbes enturbannées de leurs diètes débiles,
Peuples agenouillés muant l’intelligence,

Cette pure étincelle, miroir en l’infini,
En un cierge fumeux, brûlant sa décadence
En un fatras verbeux de gloses et d’ennui.

4.
Là dans cette défaite ils règnent sans partage,
Démiurges d’avenir, poisseux, sans certitude,
Ivre du sang d’un dieu qu’ils boivent à leur messe
Perpétuant une cène, ignorants du symbole.

Dans cette parodie ils ne savent qu’un rôle
Et se gavent de mots en allant à confesse,
S’achetant aux débours de leur contrition prude
Une bonne conscience ainsi la sainte image.

Voici la procession des gourous sans scrupule,
Débitant leurs sermons à la foule crédule,
Amis du politique au désir de complaire

Pour que la subvention irrigue leur trésor,
Ils font du religieux comme une bonne affaire
Bâtissant un royaume où trône le veau d’or.

avril 2010

Publié dans Spiritualité

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A
Même si nous ne sommes pas forcément en phase sur la nature de ce monde et des forces qui l'ont créées et le dirigent - sujet moult fois abordés en ces lieux :o) - je ne peux qu'admirer et approuver ce magnifique poème, qui reflète avec brio un aspect considérable de notre réalité spirituelle : des masses souvent naïves et influençables, toujours prêtes à gober ce qu'elles veulent entendre, sous le joug tyrannique des "gardiens du troupeau"...

Le poème du 20 octobre "Profanation" en est la terrible confirmation, et laisse notre âme à de terribles interrogations...

Tel est aussi le sens de ta poésie, nous aider à voir le monde sous d'autres aspects, que nous voudrions refouler dans les limbes mais qui pourtant vivent aussi en nous...

Mais en ton poème se trouve aussi la résilience, car la Lumière peut briller dans les ténèbres, même pour "Celui qui erre et doute en cherchant sa lisière,
Qui trébuche souvent sur l’improbable sente,
Celui-là qui s’éprend devant l’humble clarté
En cheminant dans l’ombre au milieu des humains " ...
Répondre
L
Cheminer dans l'ombre au milieu des humains est en effet notre lot...
Et ce n'est pas forcément une malédiction : à garder l'esprit ouvert, ce cheminement nous mène parfois au lieu de l'amitié, cette proximité des corps qui transcende l'amour.
N'est-ce-pas, mon AMI.
Quand au reste, ce grand poème aborde de nombreux sujets. Mais tu auras compris que je n'aime pas beaucoup les montreurs de dieux. Au nombre desquels tu as l'élégance de ne pas figurer.
Et surtout pas la déesse Libéralisme, dont les prêtres sont des goujats.