La leçon de chant

Publié le par Lionel Droitecour

... Je vous vois, tremblante d’émotion, votre regard tendu, à deux pas du pianiste, au jour de l’audition ...

... Je vous vois, tremblante d’émotion, votre regard tendu, à deux pas du pianiste, au jour de l’audition ...

Vous aviez, chère dame, un regard attentif,
Comme lame aiguisée qui cherchait à découdre
L’épaisse carapace où je gisais, reclus.
Timide et n’osant pas m’ouvrir à votre attente

Un jour je vous ai dit : « J’abandonne… » Clémente
Vous aviez su, d’un mot, désarmer mon refus
Et nous avions, tous deux, recommencé à moudre,
Dans l’espoir du levain, un grain toujours rétif.

Vous disiez, obstinée, « Continuez, continuez,
De ce grand corps, un jour, une voix sortira,
Bientôt, c’est en chemin, vous avez de l’oreille… »
Et, comme un falsetto, ne sachant où placer

Penaud, ma vocalise, hâve et embarrassé,
Debout près du piano, confiant en votre veille
J’arpégeais, ânonnant, do mi sol, sol do fa…
Je ne me souviens pas, jadis, avoir mué.

Pourquoi aie-je voulu, grandi, savoir chanter ?
J’entends, depuis l’aurore, en mon âme incertaine
L’indécise rumeur de mon chant intérieur.
Petit, je fredonnais des musiques en moi

Qui mourraient à ma lèvre et je me tenais coi,
Tout peuplé d’harmonies épandues sur mon cœur.
Déjà, je détestais les scies et la rengaine
Attendant, impatient, de ce qui me hantait

De découvrir, enfin, la trace sur la terre.
Beethoven ouvrit ces lieux au son d’un mouvement
De cette symphonie que l’on dit « Héroïque »,
Une marche funèbre, alors, de ses échos

Su rythmer les élans de mon ostinato.
Puis, l’entrelac savant de l’art polyphonique,
Messes et requiem et clairs timbres d’enfants
Ont creusé une brèche en mon âme en jachère.

Se peut-il que j’aie pu oublier votre nom
Madame ? Je vous vois, tremblante d’émotion,
Votre regard tendu, qu’on aurait pu toucher,
Comme corde, pincer ; vos lèvres murmurant

Chaque note du chant, votre souffle portant
Votre élève, instrument dont vous étiez l’archet
À deux pas du pianiste, au jour de l’audition.
Vous avez fait de moi l’honnête baryton

Qui fréquente le chœur s’approchant des autels
Où les maîtres anciens, transcendant leur matière
Ont élevé leur art, holocauste éloquent,
Ce don peuplant d’espoir la spirituelle attente.

Et quant ma voix s’ajoute, en l’harmonie naissante
À d’autres voix, émue, l’orchestre l’invoquant,
Madame, je vous dois ma joie, cette lumière
Où passe l’infini devant nos corps mortels.

avril 2006

Publié dans Musique

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A
Un hommage magnifique et touchant mais aussi une fenêtre ouverte sur ce qui t'a fait naître à cette passion de la grande musique... Très beau !
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