Murs du temps

Publié le par Lionel Droitecour

... Il faut entrer en résistance, défier le roquet qui nous mord et se briser aux murs du temps...

... Il faut entrer en résistance, défier le roquet qui nous mord et se briser aux murs du temps...

Il faut entrer en résistance,
À chaque heure, en chaque minute,
Vivre est cet écueil, au néant,
Battu sans cesse d'un brisant.

On n'existe qu'en s'opposant
Face à cet abîme béant,
Composer, refuser la lutte,
C'est s'offrir à la déchéance.

Il ne s'agit pas de gagner,
D'entonner le chant de victoire,
Mais, ferme dans l'adversité,
De brûler, si reste une mèche.

Tant d'épaves en cale sèche,
Rompues devant l'immensité,
Qu'une veille, au vent de l'histoire,
Disloque à force de stagner.

Il faut tenter la houle brève,
Vibrer de chaque coup du sort,
Ne pas renoncer à soi-même,
Crissant, scrupule sous la meule.

Certes, cette aune nous esseule,
Au chant secret d'un vain poème,
En la métrique de la mort
Qui nous assiège sans relève.

Qu'importe où le ciel nous escorte,
Qu'importe solitude vaste
Et l'ambitus de ce silence
Aux boucans où sombre l'espace !

Pour autant que guette une trace
En nous, de cette intime stance,
Liberté est notre seul faste,
L'âme soumise est âme morte.

Si ténu que soit le sillon,
Si léger que soit notre souffle,
L'instant appelle la semence,
Le cœur bat pour d'autre parcours.

Certes ce n'est là qu'un discours,
Il n'est de port en délivrance,
Et le réel est un maroufle
Qui nous mène en son tourbillon.

Nous ne savons rien de la rive,
Mystère à quelques encablures,
Le regard porté vers la nue,
N'est qu'une jauge pathétique.

C'est là notre seule mystique,
Le seuil de l'espérance nue
Qui façonne les immatures
Du songe où va notre dérive.

Car on rêve plus que l'on vit,
On se marmonne un boniment,
On se fabrique un rôle étrange,
Vanité en notre mouvance.

Dans le déclin de l'espérance,
Ainsi la vieillesse nous change,
Rien ne reste finalement,
Servile du temps qu'on servit.

Et, raillé par un dol latent,
Dans l'amertume du remord,
Le joug nous courbe vers le sol,
Bernés, sans plus de consistance.

Il faut entrer en résistance,
N'accepter de baisser le col,
Défier le roquet qui nous mord
Et se briser aux murs du temps.

février 2014

Publié dans Le temps, Citoyen

Commenter cet article

A
Nulle provocation, mon ami, tu me connais assez pour savoir que ce n'est pas le "genre de la maison" ! :-)
Non je suis en effet passé à coté du sens profond de ce beau poème, n'y voyant qu'une allusion à la vie en général et non pas à la souffrance liée à un mal particulier - physique ou psychique.

Je te demande donc humblement pardon pour cette compréhension erronée, mais au fond c'est aussi cela qui fait la beauté de tes poèmes, on peut souvent les interpréter à plusieurs niveaux !

Pour dire à quelqu'un qui souffre d'un mal sérieux que la solution réside dans la non-lutte il y a une condition essentielle à mes yeux : être soi-même passé par là et en être sorti indemne - à défaut de victorieux ce qui impliquerait à nouveau une lutte !

Non que je pense qu'il n'est pas possible de faire face à la maladie, par exemple, par la non-lutte, je suis même persuadé du contraire, mais n'en étant moi-même pas capable il vaut mieux faire profil bas... ou tomber dans l'imposture.

Quand j'écrivais que toute lutte est vaine cela voulait plutôt dire qu'à partir du moment où il y a lutte elle est forcément perdue d'avance car nul ne peut éternellement lutter et vaincre, surtout pas notre être terrestre qui est de toute façon voué à disparaître.

Au fond c'est peut-être au moment où l'on renonce à lutter qu'on est victorieux, car intérieurement un virage s'est effectué, un revirement total qui fait qu'au lieu de s'identifier à ce qui est imparfait, mortel et périssable on sait désormais que notre vraie nature est paix et félicité, immuable et sereine, ce qui en nous ne change jamais.

Ce n'est pas pour autant qu'on va arrêter de soigner son corps, de faire le maximum pour le guérir, bien au contraire, mais l'issue est désormais connue, elle a déjà eu lieu, et cette issue est la libération. L'expression "Mort où est ta victoire" me parait assez bien refléter cet état d'esprit...

En ce qui concerne le fait d'accepter de souffrir, à partir du moment où je ne peux rien faire pour mettre fin à la souffrance je ne peux QUE l'accepter, il y a aucun autre choix. S'il pleut et que je veux du soleil je ne vais pas lutter contre la pluie, ce serait pure folie.
Accepter ce "qui est" est le premier pas vers la sagesse, ce qui ne veut pas dire rester inactif ou se dire "ce sera mieux après la mort" !

Si je souffre, par exemple, il me faut l'accepter. La souffrance est là, elle me parle, a sans doute un message à me faire passer, je dois l'accepter : lutter, pester intérieurement contre elle, la vouer aux gémonies, tout cela ne sert à rien. Ce qui une fois de plus ne veut pas dire que je ne doive rien faire et attendre que ça passe, s'il y a quelque chose à faire je le fais, mais en attendant j'accepte, je dis oui à tout ce qui arrive... je ne dis pas que c'est facile !!

Tu conclus ta réponse par les fortes paroles :

".... On nous demande sans cesse d’accepter l’ordre des choses, vu qu’il n’y a pas d’alternative. Eh bien merde :
Il faut entrer en résistance !....."

Je suis d'accord avec toi , mais pour dire que l'ordre des choses qu'on nous demande d'accepter est que nous sommes exclusivement une créature biologique, un amas de chair et d'os, né par hasard dans un univers où tout n'est que matière, pauvre hère qui nait, vivote et meurt sans laisser d'autres traces que de pauvres réalisations terrestres, quelques souvenirs et avec un peu de chance son nom sur une plaque quelconque...

Alors oui ! A ça on peut, il FAUT dire merde, entrer en résistance et briser les murs du temps, pas dans l'espoir de survivre après la mort sous notre forme actuelle ou se réincarner en je ne sais quoi, mais dans la certitude absolue que l'Esprit est tout ce qui existe, tout le reste n'est qu'illusion, un rêve dont nous allons nous éveiller.
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A
"On n'existe qu'en s'opposant
Face à cet abîme béant,
Composer, refuser la lutte,
C'est s'offrir à la déchéance."

Ah... cher ami, tu connais désormais mon opinion à ce sujet ! :-)

Toute lutte est vaine, elle est perdue d'avance. C'est au contraire lorsqu'on cesse toute lutte qu'on peut trouver la paix... et s'apercevoir qu'il n'est nul besoin de lutter contre ce qui est illusion et impermanence : pourquoi se battre contre l'obscurité si notre nature est Lumière ?

Cette Lumière brille de tout temps et ne connait nulle déchéance.
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L
N'y a-t-il pas là, de ta part, mon cher, un iota de provocation dans ce commentaire (comment le taire ?).
Mais tu t’es peut-être un peu mépris sur le sens de ce poème... Face au cancer, il peut venir, n’est-ce pas, la tentation de baisser les bras et d’éteindre la lumière dans l’attente d’une « illumination », à mon sens guère probable.
Autre option : la résistance. Même si l’on sait le combat perdu d’avance, au moins pour la beauté du geste.
Fortitude, fortitude, fortitude...
Mais vois-tu, l’idée qu’il faille accepter de souffrir, dans cette morne existence, entre deux joies passagères, vu qu’on sera surement plus heureux une fois qu’on sera mort, cela me semble la plus parfaite des escroqueries.
Et il y en a qui marchent dans la combine. Le diable libérale s’en marre à se délier les bourses.
Religions, spiritualités, quand elles s’adressent aux masses ne sont « Qu’opium du peuple » disait Karlos en Marxant.
On nous demande sans cesse d’accepter l’ordre des choses, vu qu’il n’y a pas d’alternative. Eh bien merde :
Il faut entrer en résistance,
N'accepter de baisser le col,
Défier le roquet qui nous mord
Et se briser aux murs du temps.

QU’ON SE LE DISE !