Où est ma dormition

Publié le par Lionel Droitecour

Fra Angelico (vers 1400-1455), la dormition de la vierge, détail

Fra Angelico (vers 1400-1455), la dormition de la vierge, détail

Pourrai-je raconter cet enfant que je fus ?
Sans le trahir et sans mentir, honnêtement,
Sans embellir jamais chacun de ces moments,
Où il est demeuré dans le doute, confus.

Petit, je ne sais rien de ce que fut cette ombre,
Elle passa sur terre en vagues errements,
Mais elle façonna mon âme exactement,
Je n’en suis le reflet, mais plutôt le décombre.

Depuis je diminue, je tombe et périclite,
Mon âme s’est perdue en spéculations,
Si je rêve ce n’est que de ma perdition,
En l’avanie des jours qui ne sont qu’une suite.

Et je vais mon chemin sans chercher d’horizon,
Dans l’espace d’un temps où est ma dormition,
Réplique de moi-même aux exaspérations
De cet ego ventru qui me sert de prison.

février 2015

Publié dans Autobiographie

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L
« Qui exprime ces affirmations ? Cherchez ! :-) »
Ce qui s’exprime en moi, lorsque j’écris, je me le demande bien souvent. Ou plutôt non, je ne veux pas le savoir, je laisse aller.
Certes, je suis celui qui tient la plume ou le crayon, qui caresse les touches du clavier ; certes j’exerce mon esprit critique, j’organise par palanquées de douze syllabes et je veille à polir la rime, à rabouter tout cela dans un rythme qui me complaise.
Néanmoins ce qui s’imprime en moi me dépasse, je le subi plus que je ne le désire où n’en suis le point d’origine. J’oriente un flot qui s’écoule de moi ou, plus exactement en suinte. Etrange point de contact avec un inconscient qui me travaille, assurément.
Mais au-delà de ce qui est écrit, ce qui m’importe c’est ce qui est lu, et, bien que je n’aie peu de lecteurs, en vérité, j’ai déjà constaté à plusieurs reprises que les mots par moi pensés, avec leur sens et leur sensualité sont reçus, lorsqu’ils m’échappent, dans un univers dissemblable où il résonnent avec un autre timbre, sous la conduite d’un autre chef d’orchestre.
Tant mieux. Les mots ne sont pas faits pour rassembler, dans ce cas là ils deviennent des slogans, des mots d’ordre, des bornes et des hymnes propres à faire marcher au pas ceux qui ont besoin qu’on réfléchisse à leur place.
Non. Pour moi, les mots, et plus encore lorsqu’ils se groupent en poèmes, sont des fluctuations, des sortes de quantas d’émotion qui n’existent que là où cherche à les trouver un observateur à un moment donné. Virtualité de ces lettres qui s’assemblent pour devenir sonorités, puis s’ouvrir à la sensibilité de celui qui en perçoit l’écho, à sa façon, depuis l’endroit où il se trouve.
En ceci la distance est fatale, fractale, même. Mais la chance d’un dialogue nous permet de jeter des passerelles d’ombre sur le précipice de l’incompréhension. L’important ce sont ces pas que nous faisons hors de nous à la rencontre d’autrui.
Voila bien mon cher oiseau, ce qui nous réunit en ces lignes. Et le sourire d’un émoticon pour signature, en clin d’œil… ;=))
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A
Témoin des mots qui naissent sous ta plume, expressions d'une facette de ton être, facette que tu (re)découvres ainsi et qui te transmets un message que tu mets en mots et en rimes de manière fort habile...
Merci de cette lumineuse explication que j'ai enfin saisie, pourtant tu l'avais déjà exprimée !
A
Beau et poignant poème, qui comme il est de coutume dans ton œuvre foisonnante peut se lire à plusieurs niveaux de perception...

On pourrait à première lecture le trouver triste, voire désespéré, mais ce n'est pas mon ressenti.
Déjà une analyse des mots utilisés permet d'affiner la signification de ce beau texte : décombre par exemple (au singulier) veut dire : "Ce qui reste après la destruction d'un édifice" en l'occurrence l'édifice de l'enfance.
Dormition a plusieurs significations, mais indique en général un sommeil serein et provisoire, d'après le lien que tu nous as indiqué.
"Et je vais mon chemin sans chercher d’horizon, Dans l’espace d’un temps où est ma dormition" pourrait donc vouloir dire que ta vie actuelle n'est au fond qu'une sorte de sommeil provisoire avant le réveil, interprétation que tu contesteras très probablement mais moi je le lis comme ça ! :-)

D'ailleurs je ne serais pas le volatile ferrugineux que je me plais à imaginer si je n'avais mon interprétation toute personnelle de ce magnifique texte, que je soumets à ta perspicacité :
Pour moi ce poème exprime parfaitement le dilemme de notre condition humaine, à savoir : la constatation amère par notre être dialectique, mortel, de sa déchéance actuelle ou future et de sa fin programmée.

Et en effet, que ce soit l'enfant, l'adulte ou le vieillard, toutes ces expériences, tout ce vécu est frappé du sceau de l'impermanence, le "monter, briller, descendre" qui caractérise notre dimension.
S'identifier à cet être mortel engendre de ce fait une grande souffrance, un constat désabusé et sans appel de la futilité de ce monde, parfaitement restitués dans ton poème.

La grande question est alors toujours la même, moult fois posée en ce cadre : il y a-t-il quelque chose ou quelqu'un en nous qui ne soit pas mortel, transitoire et voué à la dissolution, qu'on pourrait appeler le Soi ?

Le grand sage indien Ramana Maharshi aurait certainement répondu à cette question par une autre interrogation : "Qui pose cette question ? Cherchez !"
Il voulait sans doute dire par là que l'être qui pose cette question n'est pas le Soi, car ce dernier ne cherche pas de réponses, il EST la réponse !

Et voilà comment on peut aboutir au Soi, notre être véritable : en éliminant tout ce qui n'est pas lui.
Ce qui restera sera notre Être éternel, pure conscience expérimentant le monde sous des formes provisoires sans cesse renouvelées, l'écran blanc sur lequel est projeté le spectacle de notre vie.

J'en reviens donc à ton magnifique texte :
"Depuis je diminue, je tombe et périclite,
Mon âme s’est perdue en spéculations,
Si je rêve ce n’est que de ma perdition,
En l’avanie des jours qui ne sont qu’une suite."

Qui exprime ces affirmations ? Cherchez ! :-)
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