Dans la soute du jour

Publié le par Lionel Droitecour

Le baiser de Judas, en l’église byzantine d'Ayia Paraskevi à Yeroskipos, fresques du XV° siècle.

Le baiser de Judas, en l’église byzantine d'Ayia Paraskevi à Yeroskipos, fresques du XV° siècle.

1.
Il est des gens, parfois, dont le sourire effraie,
Dont le rire vous glace, ainsi sa proie l’orfraie,
Dont l’amitié poisseuse a son prix et soupèse,
Et le regard son faix sur l’âme qu’il empèse.

J’ai connu de ces gueux dont chaque geste compte,
Politesse grevée d’un large taux d’escompte,
Et qui ne donnent rien qui ne soit une avance,
Dont l’intérêt s’accroit par la simple allégeance.

Ceux là sont des vautours guettant notre faiblesse,
En leur besace ils ont le sel, pour la détresse,
Dont il frottent la plaie à vif par complaisance.

Feudataires zélés de toute malfaisance,
Ils sèment la douleur au pas de Desdémone ;
Fureur, au cœur du maure, où la haine foisonne.

2.
Et, dévoyés toujours par leurs conseils fielleux,
Nous versons en la pente où le charroi mielleux
Du doute qu’ils suggèrent glisse sous la peau,
Comme l’oiseau trompé par le traitreux appeau.

Tête baissée, rageurs, stupides nous allons,
Nous perdre en quelque trappe, en ces obscurs vallons
Où l’amitié trahie berce son illusion,
Dans la vague décrue d’une vaine effusion.

Là, dégrisé soudain de notre aveuglement,
Prisonnier en soi-même de ce qui nous ment,
Sans nul recours, blessé, désemparé l’on erre

Dans la soute du jour où, retors, l'on s'enferre.
Il est des êtres dont chaque sollicitude
Nous coûte, à chaque pas, son lot de solitude.

3.
Ainsi l’on va songeur en les débris du temps,
Pareil à ce lourdaud ignorant le printemps,
Sombre et vaquant, sinistre au milieux des senteurs,
Incapable de voir où embaument les fleurs.

Occupé de soi-même et de son propre dol,
Habité du chagrin dont se navre le fol,
Arrogant pourvoyeur de sa propre misère,
On se purge de mots comme Argan d’un clystère.

Malade imaginaire en sa molle névrose,
Accablé du dédain d’une indicible prose,
On vaque à cent détours, en creusant son dédale.

Comme un obscur foulon que sa tristesse écale,
Souillon de son désir, en insane vouloir,
De la haine de soi on fait un défouloir.

4.
Et l’on prend pour appui ce qui toujours nous rompt,
Le prurit de nature où le fruit se corrompt,
La bannière propice à verser dans l’opprobre,
Mais du vin de vigueur, las, absurdement sobre.

En ces chemins du cœur où l’âme a ses traverses,
Où l’on se fait mendiant, passager des averses,
On croise, spectre hideux, notre intime déviance,
On se donne sans joie, sans plus de défiance.

C’est le lieu sans contrées qu’habite l’infortune
Et l’on se tourne alors, vers la même lacune,
Niais, manipulé par l’ami de rencontre ;

Par ceux dont le sourire joue contre la montre
Et qui lient leur projet sur nos reins effarés,
Prédateurs du réel dupant les égarés.

juin 2014

Publié dans Névrose

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A
Bigre... Que le destin me garde de rencontrer de tels "amis" !
Ceci dit très belle description de l'errance et des souffrances que l'on s'inflige soi-même, quand notre monde intérieur prend le dessus sur tout le reste et nous empêche de voir la Lumière (si j'ai bien compris le sens du poème, tu sais que moi aussi parfois je ne suis pas ... une lumière !) :-D
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