Mille solitudes

Publié le par Lionel Droitecour

Les oiseaux de Maurits Cornelis Escher (1898-1972), détail

Les oiseaux de Maurits Cornelis Escher (1898-1972), détail

Je ne sais, pour l’instant, ce que vaudra le jour.
Je lève, en maugréant, ma carcasse grégaire
Et la porte au grimoire, avant toute autre chose,
Où je trace ces mots dans la nuit qui s’achève.

Je n’ai le souvenir de ce que fut mon rêve,
Il n’y aura pour moi nulle métamorphose,
L’inutile sermon que je clame en ma chaire,
N’est que d’ombre et silence en l’intime séjour.

J’ai mon outrecuidance aux parades du verbe,
Rien de plus en cela qu’une onde cérébrale,
J’y polit ma rimaille en tranquille exutoire,
Et je vais, nonchalant, dans mon vide prospère.

Mais je sais néanmoins que cela me tempère,
Je n’ai d’autre horizon, ainsi, que l’écritoire,
C’est là l’humble voyage où j’erre à fond de cale
Tel le marin d’eau douce en sa retraite acerbe.

Je serai celui là, encore, en mon instance,
Dans le quotidien du seuil qui va paraître,
J’y ferai ma grimace aux gîtes bienséantes,
Existence ajourée d’un mensonge factice.

Masque en un carnaval au grossier artifice,
En ma veille peuplée des simples fleurs vivantes
J’irai en ce poème où ma forme veut naître,
Entonner mon déchant aux sources d’une stance.

Et, bienheureux parfois au sein des multitudes,
Le regard retourné en moi comme un miroir,
Je serai ce reflet de l’ultime blessure
Où mon sort se déploie parmi la foule nue.

C’est là mon seul espoir à contempler la nue,
Mon unique pavois en cette flétrissure
Où vivre nous ramène en son vaste mouroir
Au redan assemblé de mille solitudes.

février 2014

Publié dans Sensation

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A
Très beau poème, je plussoie ! (ah... que n'ai-je Fesse-Bouc ou Touille-t'erre pour plussoyer en communauté grégaire !) :-)
Tu auras deviné, j'ai bien aimé le terme "carcasse grégaire", après vérification la définition de cet adjectif est :
"Tendance instinctive qui pousse des individus d'une même espèce à se rassembler et à adopter un même comportement."
ou encore :
"Qui tend à suivre docilement les impulsions du groupe."
Du coup j'imagine toutes ces carcasses, s'extrayant en maugréant de leur lit d'infortune (des plumes, peut-on dire aussi), sous le regard las de ceux qui les habitent, du style "Allez, fait ce que tu as à faire..."
Plutôt marrant, non ?
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L
Grégaire, certes, mais guère de gré.
Et plus l'oie plussoie plus je sais que c'est toi...