À ceux de Fourmies

Publié le par Lionel Droitecour

La « Une » du journal « Le Petit Parisien » du 17 mai 1891 relative à la fusillade de Fourmies

La « Une » du journal « Le Petit Parisien » du 17 mai 1891 relative à la fusillade de Fourmies

Emile avait onze ans, dans les rues de Fourmies,
Et sa chair était tendre aux balles des fusils.

Quand on l’a dévêtu pour le coucher, pauvret,
Au bois de son cercueil, dans sa poche, brisée,

Une toupie de buis. Près de lui, tout sanglants
Après la fusillade, à peine un peu plus grands

Des enfants ouvriers couchés par la mitrailles,
Des filles qui voulait le soir aller au bal

En ce beau jour de mai au printemps des espoirs.
Mais le bourgeois jaloux aux doigts crochus et noirs,

Ce patron plein de morgue amoureux de la troupe
Craint la rue où, parfois, la misère s’attroupe.

« Comment ces gens, ces chiens, scélérats, communards
Veulent des droits nouveaux, peut-être des égards ?

Allons, soldats en joue et visez les meneurs
Nous leur en donnerons, des journées de huit heures ! »

Une main ouvrière avait à Saint-Étienne
Assemblé les fusils pour celles qui les tiennent,

Fils de la pauvreté, sur l’humble tisserand,
Ils s’en vont faire feu, sbires obéissants.

Hideuse, la camarde, encore emplit son ventre,
Qu’elle éclate de joie la chienne dans son antre !

Le colonel Lebel est fier de son ouvrage
Le siècle qui s’en vient en fera bon usage :

Le sang comme de l’eau d’une outre qu’on saccage
Coule en vain aux ruisseaux des pavés du carnage.

Hélas, qui s’en souvient, en quel livre d’histoire
Trouvera-t-on leurs noms éteints dans la mémoire ?

Qu’est-ce donc qu’un enfant, couché dans un cercueil,
Qui donc, après sa mère, en portera le deuil ?

Combien de temps faut-il pour que ce passé meure,
Que l’oubli à jamais l’accueille en sa demeure ?

Cornaille Emile, onze ans, dans le cœur une balle,
Gustave quatorze ans, dans la tête deux balles,

Et Félicie, seize ans, qui reçu quatre balles,
Elle avait dix-sept ans Ernestine : cinq balles,

Louise, Maria, Kléber, on tira plus de balles
Qu’eux tous ils n’avaient d’ans d’une salve fatale.

On ne fut pingre alors du feu ni de la poudre,
Ces jeunes ouvriers n’étaient que grains à moudre !

Et il a tant moulu, le moulin de misère,
Dont les rouages sont, implacable chimère,

Construits de l’humble corps de ceux dont l’humble vie,
Consumée de labeur, s’efface dans la nuit.

Quelques pierres dressées, là où dorment les morts
Bornent votre destin, brisé en son aurore.

Modeste fleur coupée piétinée sur le sol,
Abattu l’oisillon dès avant son envol,

Enfance assassinée sur la terre jadis
Qui aurait pu danser à l’été trente six

En célébrant le mai dans un chant de victoire,
Au ciel offert aux gueux comme un vaste ciboire.

octobre 2009

Publié dans Citoyen

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