Double solitude

Publié le par Lionel Droitecour

... Nous sommes cet exil, farouche passager de l’espace ...

... Nous sommes cet exil, farouche passager de l’espace ...

1.
La rue dort, le sol luit. L'ombre sombre d’une ombre,
Obscure silhouette, floue, enténébrée,
Divague. Elle louvoie au seuil de la pénombre,
Sous le cuivre blafard d’une lune empourprée.

L'air est tout empli d'eau, et le bruit monotone,
En l'averse nocturne inondée de silence,
Rompt, cascades souillées, le pavé qui résonne
Et dégorge sa crasse et sa moire d'essence.

La solitude amère avance sous la nue,
Mène sa face humaine, trempée jusqu'aux os,
Le long des caniveaux. Ses cheveux, tête nue,
Dégoulinent, mêlés, tout ruisselants d'eau,

Contre le col mouillé d'un vêtement trop lâche.
Et, d'un pas mécanique, au rebours des ruisseaux,
Elle nage, se perd, et – ainsi l’on se cache –
Au bout de la ruelle, fuit, sans dire mot.

2.
Douleur exacerbée, tu portais ta mémoire
Sans voir une clarté, obstruée de rideaux,
Brûlant au mur éteint de quelque tour d'ivoire,
Ni ces yeux consumés, comme braises, flambeaux.

Dans une chambre vide, et froide, au lit défait,
La solitude épie dans ce déluge ombreux
La trace de ton pas. Elle guette et refait
Have, nue sous l’éther, le trajet ténébreux

De l’être qui passa, noyé de pluie, de nuit,
Fantôme évaporé, indifférent au monde,
Comme un astre perclus de carence et d'ennui
Qui se fond et divague en l’éternelle bonde.

Nous sommes cet exil, farouche passager
De l’espace, un instant, qu'un seul regard induit
L'un à l'autre et renie, inepte messager
D'une âme qui se tait à une âme qui fuit.

septembre 1990

Publié dans Solitude

Commenter cet article