Les ombres du cœur

Publié le par Lionel Droitecour

... Cette ancienne photo, jaunie, parcheminée, ce portrait d’un enfant contenait un mystère ...

... Cette ancienne photo, jaunie, parcheminée, ce portrait d’un enfant contenait un mystère ...

« Ne lui demande pas, ça lui fait trop de peine… »
On disait à mi voix ces mots à mon oreille ;
Sage, j’obéissais, taisant ma question muette,
Ce « pourquoi ? » d’un portrait dessus la cheminée.

Cette ancienne photo, jaunie, parcheminée,
Naguère, d’un garçon, silhouette fluette,
Sérieuse, presque grave, à la mienne pareille,
Et qui me ressemblait, déjà presque sereine.

Ce portrait d’un enfant contenait un mystère,
Dans le salon désert parfois, en me cachant,
J’aillais le visiter, cherchant en son visage
Ce qui se peut comprendre en l’image fanée.

Il y avait en ses yeux la gêne surannée
D’une enfance perdue aux berges d’un autre âge,
Sa douce compagnie en moi comme un déchant,
« Mais pourquoi ne faut-il en parler à grand-mère ? »

Elle vint, quelque jour, chercher des confitures,
Et me trouva transi, calme dans la pénombre,
Accroupi devant l’âtre éteint depuis longtemps,
Contemplant le garçon dans son cadre funèbre.

Elle fut ce jour là lumière en ma ténèbre,
Et, blotti dans ses bras, en me réconfortant
Dans cette douce amour chaude comme de l’ambre,
Me confia le secret de ses vieilles blessures.

« Il était mon petit, il eut l’appendicite,
En ces temps on mourrait de cette maladie,
On l’a fait opérer, hélas c’était trop tard,
Il est mort à onze ans, il est au cimetière… »

J’en tremblais en ses bras, de peur et de misère,
Mais elle m’embrassait, et trouvant mon regard :
« Tu es là maintenant, et lui au paradis,
C’est ainsi que la vie paye notre mérite. »

Nous étions tout les deux dans le centre du monde
En la vieille maison habitée de rumeurs,
Et, le cœur apaisé, une respiration,
Une onde étrange, en moi, montait du temps jadis.

Nos lignées ne sont pas que des ombres factices,
Les chagrins d’autrefois modèlent nos actions,
Ce qui nous est légué par les ombres du cœur
Façonne un lendemain devant l’aube profonde.

avril 2012

Publié dans Souvenirs

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I
Très beau texte, une nouvelle lueur qui vient éclairer les ombres de l'enfance !
Ça me rappelle une photo similaire accrochée dans la chambre que j'occupais jadis chez ma grand-mère, celle de son frère cadet Lucien qui n'est jamais revenu du front de l'est où il avait été enrôlé de force dans l'armée allemande.
Sur cette photo où il était plus âgé que l'enfant de ton poème mais tout aussi sérieux et songeur, on l'avait immortalisé en uniforme, sans doute sa dernière tenue en ce monde...
Souvent je me surprenais à fixer pendant de longues minutes ce visage du passé, sentant confusément une présence ou une réminiscence en ces murs où il avait passé ses jeunes - et seules - années.
Aujourd'hui nulle photo de disparu n'orne mes murs ni mes meubles, non que je renie ou craigne le passé mais je ne ressens plus le besoin de m'identifier à des formes si fugaces et passagères...
Le but ultime étant bien entendu d'arriver aussi à ne plus m'identifier à MA forme terrestre, mais ça c'est une autre histoire... :-)
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I
Étrange, en effet, tout cela m'incite à m'interroger sur ce que nous sommes vraiment, au delà de cet être passager que nous pensons être "nous" ...
Il est clair que nous ne contrôlons pas le programme dans lequel nous sommes figurants, tout juste arrivons nous à gérer notre petit espace intérieur personnel, et encore, la plupart du temps nous ne maitrisons même pas cela...
Est-il possible d'atteindre l'éveil en cette "Matrice" comme Néo dans le film éponyme (Matrix) et de ce fait arriver à en influencer le cours ?
J'ai lu récemment que notre ADN était en quelque sorte le code qui définissait nos "droits" d'accès aux données de cette Matrice, aussi bien générales (le programme) que personnelles (notre espace dédié, en quelque sorte)
La mort de notre véhicule terrestre ne supprime pas de suite ces données personnelles, ce n'est que lorsque notre "âme" se lie à un autre corps terrestre et un autre ADN qu'elles sont effacées.
Ce qui voudrait dire que tant que notre âme ne s'est pas liée à un autre ADN elle garde ses données et pourrait donc être rappelée dans un corps d'ADN similaire, encore appelé... un "clone" !
Science fiction, délire ou réalité déjà connue de nos élites ?
Va savoir ! :-)
L
Ravi de retrouver tes commentaires, après une petite pause, mon cher Claude...
En fait ce souvenir a été un peu réinventé par la muse. Ce petit garçon, s’il avait vécu au delà de ses onze ans, aurait été mon arrière grand-oncle, et non pas mon grand-oncle. Je lui ai fait traverser une génération, ce qui s’explique peut-être par le fait qu’il portait le même prénom que mon oncle Clovis, fils de son frère, mon grand-père Louis. Je me rends compte en écrivant cela, à quel point ces mémoires sont désormais dissoutes dans le temps qui nous anéantit. Il n’y a guère que les vivants pour prêter, un instant, leur voix aux défunts, pour leur rendre un peu de vie au gré des instants de nostalgie. Quelques générations d’humains, et nous ne savons bientôt plus ce que furent nos ancêtres, hormis quelques gloires passagères, célébrées par les livres d’histoire.
Une histoire si brève pour ce « premier Clovis », qui mourut au seuil de l’adolescence, si tant est que ce mot ait eu un sens à l’époque où il vivait.
Et le voici désormais présent sur le web, par le truchement de mes artifices.
Etrange, non ?