Ultime reflux

Publié le par Lionel Droitecour

Andy Warhol, (1928-1987), Ethel Scull 36 Times, exposition au Grand Palais à Paris. Photographie : Yoan Valat

Andy Warhol, (1928-1987), Ethel Scull 36 Times, exposition au Grand Palais à Paris. Photographie : Yoan Valat

Le plus clair de son temps enfermé en soi-même,
L’être est une prison pour sa vive émotion,
C’est étrange spectacle en la foule discrète,
Cadenassée, que toutes ces cellules closes.

Ce sont iles, ces corps englués dans leurs gloses,
Citadelles jointives qu’une peur secrète,
Bulle d’ego scellée, vaine locomotion
Dans l’ambitus social qui n’est qu’un théorème.

On se plie aux rigueurs de ce qui nous contraint,
On vide ou on remplit sa coupe comme on peu,
Qu’importe si le jeu emporte la chandelle,
Il faut finir le jour et modérer sa peine.

Puis afficher, masqué, une mine sereine,
Indifférente, au moins, pour franchir la ridelle,
Ou vaquer sans embûche entre les mailles, au mieux,
Passager sans écho du silence restreint.

Et pourtant dans les yeux brûlent des flammes vives,
Tant de brasiers ardents y sont prêts à renaître,
En la masse indolente est une chair commune,
Torrent possible au sein de l’onde en devenir.

Quelle parole, ainsi, féconde l’avenir ?
Il n’est pas de désir dont l’âme soit immune,
L’espérance, parfois, est au pied de la lettre,
Le plus humble ruisseau déborde de ses rives.

Solitudes, mêlées aux instances du monde,
Parade dérisoire aux gestes convenus,
La mémoire souvent n’est que longue habitude,
En l’agonie de soi un râle s’éternise.

On demeure, frileux, en la chose permise,
Point d’écart et surtout de la sollicitude
À l’endroit de la crainte, en ses truismes chenus,
Bavardes logorrhées d’une triste faconde.

Dans le quotidien se brident nos élans,
Retournée comme un gant, l’énergie de nos doutes,
Vient nous manger le cœur en chaque battement,
L’inaccompli putride, en nous, tel un cancer.

En sa répétition le ressassement sert,
Qui voile le dégoût, horrible suintement,
Qui naît, irrévocable, aux moires de nos soutes,
Moisissure, prurit des cieux ambivalents.

Cloitrer sa multitude en la foule nombreuse,
Déguiser sa souffrance aux milliers d’agonies,
Taire ce qu’on perçoit dans d’aveugles discours
Et perpétuer sa gêne en son humilité ;

Puis renoncer à soi dans la servilité,
Prisonnier d’un paraître aux futiles contours ;
Contempler au miroir toutes choses honnies
Image dévoyée d’une humanité creuse ;

Voici, en l’abandon du rêve que l’on fut,
La conquête minable où se perd notre espoir.
À monnayer, sans joie, un azur monotone
On n’est plus qu’un présent abouché au réel.

On peut se faire accroire être un fin ménestrel,
Chantonner sa fiction comme un cuivre résonne,
Invoquer de vains dieux, balancer l’encensoir,
S’offrir en sacrifice, indécis et confus ;

Matière sans éclat emporté par un flux,
Linéament sonore où le silence fuse,
On avance sans autre but que de durer,
Passager d’un wagon en de mornes livrées.

Dans l’attente qu’un jour nos âmes délivrées,
Que nous aurons, niais, achevé de murer,
S’évade de la tombe, hypothétique ruse,
Pour assigner l’oubli à l’ultime reflux.

novembre 2013

Publié dans Le temps

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