Portefaix

Publié le par Lionel Droitecour

.... Portefaix du réel où s’agrippe le rêve, gourd, je vais, cheminant au pas de ma défaite ...

.... Portefaix du réel où s’agrippe le rêve, gourd, je vais, cheminant au pas de ma défaite ...

Qu’est cette grande faim qui si souvent, m’éreinte,
Ce vide en moi, immense et creux comme l’abîme,
Abysse dans mon âme où sombre mon désir,
Si vague en cette nef que la vague corrompt ?

Suis-je en cette pensée que le fiel interrompt,
Acharnée à se nuire, à geindre et à gésir,
En l’ignorance écrue, empanachée de rime,
Au seuil d’un infini qui bée sur cette enceinte ?

Portefaix du réel où s’agrippe le rêve
Gourd, je vais, cheminant au pas de ma défaite,
En contemplant le ciel peuplé de ma chimère.

Et, baladin sans joie, épuisé de lumière,
Décharné, je m’abats en la fosse concrète
Poussière en ce terreau où ma veille s’achève.

novembre 2008

Publié dans Spiritualité

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I
Ce magnifique poème et son illustration éveillent en moi le souvenir d'un beau texte de Charles Baudelaire, "Chacun sa Chimère" :
"Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés.
Chacun d’eux portait sur son dos une énorme Chimère, aussi lourde qu’un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d’un fantassin romain.
Mais la monstrueuse bête n’était pas un poids inerte ; au contraire, elle enveloppait et opprimait l’homme de ses muscles élastiques et puissants ; elle s’agrafait avec ses deux vastes griffes à la poitrine de sa monture ; et sa tête fabuleuse surmontait le front de l’homme, comme un de ces casques horribles par lesquels les anciens guerriers espéraient ajouter à la terreur de l’ennemi.
Je questionnai l’un de ces hommes, et je lui demandai où ils allaient ainsi. Il me répondit qu’il n’en savait rien, ni lui, ni les autres ; mais qu’évidemment ils allaient quelque part, puisqu’ils étaient poussés par un invincible besoin de marcher.
Chose curieuse à noter : aucun de ces voyageurs n’avait l’air irrité contre la bête féroce suspendue à son cou et collée à son dos ; on eût dit qu’il la considérait comme faisant partie de lui-même. Tous ces visages fatigués et sérieux ne témoignaient d’aucun désespoir ; sous la coupole spleenétique du ciel, les pieds plongés dans la poussière d’un sol aussi désolé que ce ciel, ils cheminaient avec la physionomie résignée de ceux qui sont condamnés à espérer toujours.
Et le cortége passa à côté de moi et s’enfonça dans l’atmosphère de l’horizon, à l’endroit où la surface arrondie de la planète se dérobe à la curiosité du regard humain.
Et pendant quelques instants je m’obstinai à vouloir comprendre ce mystère ; mais bientôt l’irrésistible Indifférence s’abattit sur moi, et j’en fus plus lourdement accablé qu’ils ne l’étaient eux-mêmes par leurs écrasantes Chimères."
Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869
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L
... "Je me contenterai de ces humbles fragrances"...
Et merci encore pour ces dialogues, mon ami.
I
Tu n'es nullement insignifiant, cher ami, bien au contraire ! Et j'en ai la preuve : alors que je ne connais quasiment qu'un poème de Baudelaire et que la poésie en général ne m'a jamais vraiment attiré, je lis journellement tes créations qui me touchent, m'inspirent et me poussent à des explorations de toutes sortes... Pour moi tu es donc un très grand poète, qui a réussi ce que nul autre n'avait pu accomplir... comme quoi... tout est tellement relatif et changeant selon le point de vue d'où l'on regarde ! D'ailleurs si tu n'es pas convaincu je peux sortir de ma manche l'argument ultime : la modestie véritable a toujours été l'apanage des grands et des nobles ! :-)
L
Tu auras donc contribué à mon édification, mon ami. Ce texte, je ne le connaissais pas...
Et vois-tu comme chaque fois que je lis un maître, je me sens accablé du poids de ma propre chimère : l'insignifiance.
Comment oser, désormais, inscrire mon nom après celui d'Hugo, de Baudelaire, de Verlaine et de tant d'autres dont je ne saurais, ici, épuiser la liste de mes admirations.
J'ai exprimé ce sentiment ici :
http://lesvieilleslettres.over-blog.com/2014/04/academie.html
Et je continue obscurément à fourbir mes écrits !