Vide antérieur

Publié le par Lionel Droitecour

La voie lactee dans le Wyoming, photo Eric Hines

La voie lactee dans le Wyoming, photo Eric Hines

1.
J'étais présent, déjà, dans le vide antérieur ;
Je mûrissais ma forme offerte à maints naufrages
Et j'étais le virtuel, veillant au néant bleu.

J'ai connu depuis lors les divagations,
Le mélange incertain des matières errantes,
Vitale indécision qui progresse en la chair.

J'ai vu naître des mondes, des espèces nues,
J'ai mesuré l'espace et raffermi mon pas
Et je règne à présent sur l'illusion moqueuse.

2.
Je ne suis qu'en l’orée de ce qui bouge en moi ;
J'ai frémi de l’esquisse, en trames sur mon front,
D'azurs bruissants d'espoir que ma voix détermine.

J'ai posé sur mes mains l'argile mystérieuse
Et tracé le sillon, spectre cunéiforme
Que le temps n'a pas su effacer sur ma bouche.

J'ai, des antiques cieux, démythifié la cène,
Des dieux nus dans la pierre ai cousu sur mes lèvres
L'insolente réponse aux néants ignorés.

3.
Et maintenant je pense et perce l'infini
D’un concept hérissé comme une citadelle
En criant sur l'autel : « Or, voici, Dieu est mort !

Et je n'ai plus besoin de l'immortalité,
Souverain sur la terre que transcende mon art ! »
Corps à corps j'ai pris l'astre, en un baiser vulgaire ;

J'ai violé sa nature et je me suis ancré
Dans le limon fertile en hurlant vers la nue
« I am ! Ego ! Je suis ! » Quand je n'étais qu'avoir...

4.
Mais la mauvaise ivresse m’a levé le cœur,
L'ignorance têtue, comme une gangue obscène,
Craquelée par les feux d'un verbe inconnaissable,

Gonfle ma chair qui bée ainsi, tel un fruit mûr.
Mes entrailles crevées palpitent dans le soir
Qui pénètre ce corps jusqu'au profond de l'âme.

Me voici, orphelin, debout sur mes racines,
À chanter l'agonie d'un monde en vanité
Qui jette vers l'abîme obscur sa tragédie.

5.
Le sang coule à nouveau, la barbarie humaine
Sourd de ma propre peau qui exsude le mal,
Un mortel idéal renaît sur nos tombeaux.

Des nations se dévorent, la bête, assouvie,
Se repaît en riant des cadavres rompus
Versés en nos charniers par l'éternelle haine.

Et je suis là, vaincu, inutile et songeur,
Qui penche mon front nu vers un savoir ultime
Dont l'univers fécond est l’amer paradigme.

6.
L'être en nous se débat dans l'arène infernale,
Transitoire mécène, il soumet les possibles
Au sombre égarement de la chair affolée.

Le vide en soi demeure aux fronces de l'intime,
Construction de mes nœuds. Je l'entends proclamer
Une vague promesse épandue dans l'azur.

Il n’est de messager où passe le divin,
La secrète harmonie est le lieu qui transcende
Les fibres démaillées de ma frêle mémoire.

7.
Il nous faut cheminer vers l'horizon, sans but.
Ce n'est pas l'avenir mais la route qui compte !
Et l'écueil où tu romps ta misérable forme

Est le ressort secret de ta prochaine extase !
Écoute : rien ne meurt dans l'univers profond,
La matière sublime emporte ta présence

Jusqu'aux néants peuplés de ta mouvante épure :
Demain, je serai là, et je rirai dans l'aube
Comme l’enfant heureux des promesses du jour.

juin 1994

Publié dans Spiritualité

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