Schlage doch

Publié le par Lionel Droitecour

Claude Monnet (1840-1926) Londres, le parlement, 1904

Claude Monnet (1840-1926) Londres, le parlement, 1904

J’ai retrouvé, intacte, une ancienne émotion.
La musique nous donne ainsi, l’éternité.
Certes, en ce bref éclat qu’est l’instant d’une vie,
Mais qu’avons de plus, que l’âge perpétue ?

Bien inutilement, toujours on s’évertue
À retenir le temps aux rimes de l’envie,
Bateleur d’un présent dont la futilité
Coule, sable en nos mains, souillé de pollution.

On dit je veux, je sais, je ferai, je serai,
Ivre de cet égo tel une boursoufflure,
Enveloppé de soi en chacune attitude,
Monstre de son désir, affamé d’éphémère.

Mais au bout de nos jours est une lande amère,
Une arène remplie de notre solitude,
Où chaque écho sonore nargue, sépulture,
Le deuil de l’ambition qui, jadis, nous leurrait.

Ce qui reste n’est plus, loterie de mémoire
Qu’un petit tas de mots, de rêves en souffrance,
Les idéologies, trahies par l’habitude,
Reléguées dans un coin, comme une salissure.

Et dans chaque seconde il est une morsure.
Un reflet, au miroir est une chose rude,
On n’y trouve, de soi, que le sceau de l’errance,
Poussière accumulée en un vague grimoire.

Alors un air ancien ébranle notre veille,
Et le temps aboli, vaincu, bat en retraite.
Bien sûr c’est une feinte, il reviendra, vainqueur,
Mais, l’instant d’un soupir, s’interrompent nos plaintes.

Voici l’agonie des matérielles enceintes,
Les murs de Jéricho tremblent devant un chœur
Et le chant d’un enfant suffit pour la conquête,
Si pur, quand, tel un songe, en l’âme il s’émerveille.

L’infini vient fleurir en un battement d’aile,
La fragrance de l’heure est inscrite en l’éther,
Une voix qui s’émeut dans le tendre séjour
Porte, dans l’univers, une instante missive.

Je ne sais rien plus en l’obscure coursive,
Il n’est nulle promesse en le déclin du jour,
L’espoir est fallacieux, encombré d’un mystère,
Et l’onde qui nous tient n’est qu’une ritournelle.

Mais cette mélopée dont j’ai perdu le fil,
La douce mélodie qui m’était un sanglot,
Cette fugue latente, en moi comme une empreinte,
Je l’avais reconnue et la retrouve enfin.

Elle est mon origine et sera mon confin,
La fatigue est l’empois qui sans cesse m’éreinte,
Il est tant de refus au seuil de mon œil clos,
Et j’ai tant de saisons qui me sont un exil.

« Gewünschte Stunde Schlage doch ! » Ah, campanelle !
J’ignorai tout, alors, du sens de ces paroles,
Ce n’était qu’un écho pour mon âme troublée,
Dans l’émerveillement d’une parfaite essence.

Hier m’est revenue cette ancienne cadence,
Ma chair s’en est émue, un moment rassemblée,
Décousues, les travées de mes trames frivoles,
Lavées, dans l’absolu d’une onde spirituelle.

C’est là mon seul credo, éternité fugace !
L’Olympe et tous les dieux, pacotilles humaines,
Ne sont que l’avatar de notre dérisoire,
Et cette finitude, en nous, intolérable.

La musique est le lieu de ce doute ineffable,
Trace, sur les portées, ainsi qu’une humble moire,
Du souffle un jour passé parmi les choses vaines,
Feu de paille, brasier éperdu dans l’espace.

décembre 2013

La cantate « Schlage doch, gewünschte Stunde  ! » a longtemps été inscrite au catalogue des oeuvres de Johann Sebastian Bach sous le BWV 53.

Le musicologue, de nos jours, en a restitué la paternité à son véritable auteur, Georg Melchior Hoffmann, né en 1679 ou en 1685 (selon les sources), mort en 1715.

L'interprétation de Maureen Forrester demeure chère à ma mémoire, bien qu'un peu datée, de nos jours. Elle garde pour moi l'intensité de la première écoute, qu'il est souvent impossible d'outrepasser dans le cœur d'un mélomane. Et ce, quelque soit le talent de ses nombreux successeurs, puisque ce sont plutôt des contre-ténors qui tiennent les parties d'alto dans le répertoire baroque.

Hélas elle ne semble plus être disponible sur le net, désormais. Voici donc l'interprétation de Damien Guillon, très moderne, puisque jouée sur instruments contemporains de l'époque où l'oeuvre fut composée (ou plus précisément reconstitués à l’identique de ces derniers). Le tempo est beaucoup plus rapide mais la voix est superbe, la ligne de chant remarquablement maitrisée...

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D
Très chouette aussi celui là ... J'aime particulièrement la première moitié (environ) sur le temps ...
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L
Tu oublis que les ptérodactyles sont fossilisés depuis je ne sais plus combien de milliers d'années au juste.
Les colibris, eux, sont encore là. Small is beautiful !
D
Voui ... Je connais un peu ce petit bonhomme et ces petits colobris, et oui je trouve aussi qu'il existe une jolie part d'humanité chez lui et un certain sens dans ce qu'il exprime ...
Mais juste, parfois les gentils colibris faudrait les foutre dans le "fion" du "système" et passer à des trucs un peu plus sauvages quoi ... je sais pas genre ... des ptérodactyles ! ;)
L
Va faire un tour du coté de Miscellanées, tout en bas, j'y ai rajouté ce matin une vidéo de Pierre Rabhi. Je pense qu'elle devrait te causer quelque part, au niveau du vécu, comme on disait naguère. C'est un beau parcours que celui de cet homme...