Le nouveau testament

Publié le par Lionel Droitecour

Le nouveau testament

Gravure censée représenter François Montcorbier, dit Villon, parue dans la plus ancienne édition de ses oeuvres, en 1489. Né en 1431 à "Paris, emprès Pontoise", on perd sa trace après 1463. Il est l'auteur d'un célèbre "testament", ici paraphrasé quelques siècles plus tard...

Si je devais, dudit François
Imiter l'ancien testament,
Cy, trouverais-je autour de moi
Légataires se réjouissant ?

Je laisse à celle que j'aimais
Ma collection de vieux serments :
Les ai trahis plus qu'il fallait
Mais vais toujours les redisant...

Je laisse à qui voudra les prendre
Ces vers que tant ai raboutés ;
C'est là le meilleur de ma cendre
Au feu des jours où j'ai douté.

Le reste ne vaut pas grand chose,
Vaines paroles, peu d'actions :
Ma rime a trouvé portes closes,
Et mes couplets et mes chansons.

Item à ceux qui vont rêvant
Je laisse un lot de solitude :
C'est le drap de mon vêtement
Cousu des fleurs d'incertitude.

Quand aux épis que j'ai tressés,
Couronnes d'or aux joncs fanés ;
Ma richesse en vain caressée,
Fruit de mes veilles surannées

Je les donne au reste du monde ;
Mais c'est bien peu quand l'hivers passe
Et qu'au lointain le canon gronde :
Viatique de mes guerres lasses.

La poésie est impuissante
À tuer la haine dans les coeurs
Et ces urnes retentissantes
Où les barbares vont et meurent.

Voici un siècle qui s'achève
Dans la tourmente et le mensonge ;
Il a tué les plus beaux rêve :
La vérité n'est plus qu'un songe.

Je laisse aux hommes de demain
Les génocides et leurs chaînes,
Ce feu qui couve dans nos mains...
C'est la dévorante géhenne

De l'irréductible malheur
Qui pèse encor sur nos entrailles.
Il verse en flots sur nos terreurs
Le sang impur des funérailles ;

Noces de fer, noces d'argent,
De cette idole que l'on dresse
Absurde à la face des gens,
Défiant le ciel, fausse déesse

Aux flancs si lourds de nos défaites.
Item au millénaire proche
Je lègue idéaux en goguette :
On retrouvera, dans sa poche,

Si le besoin s'en fait sentir,
Un lendemain prêt à chanter
Au son martial du souvenir
Des bras tendus, des poings levés.

Item aux siècles à venir
L'inépuisable lâcheté
Les coeurs fermés jusqu'à vomir
Sur l'indicible pauvreté

Des trois quarts de l'humanité.
Item à la bonne conscience
Je laisse rétine crevée
Par tant d'images de souffrance

Qui n'ont trouvé que des yeux secs.
Item aux puissants en ribaudes
Foules veules, bêlantes avec
La soumission poisseuse et chaude

De ceux qui savent compromettre
Et mentir, trahir et saillir
Tuer, s'il le faut, pourvu que d'être
À l'abri de tous les désirs

Dans l'imbécile quant-à-soi.
Item à ceux qui vont venir
Enfants chéris et enfants rois
D'un monde qui nie l'avenir

Promesse des désillusions,
Et le pas des hommes sans âme ;
Certitude des dormitions
Sous l'implacable loi des armes.

Item à ceux qui l'on compris
La douleur d'avoir eu raison,
La peine d'avoir su le prix
De tant d'amères prédictions.

Item à la mère nature
L'épuisement de sa richesse,
Amoncellement de souillures
Et le mépris pour seule ivresse.

Item encore à la mémoire
Le pur dégoût d'avoir été ;
Item à nos livres d'histoires
L’immonde fruit de tant d'étés,

Hommes par l'homme, tels les blés,
Renversés inlassablement,
Et ces moissons de sang versé
Etanchées inutilement.

Item enfin, à Dieu ne plaise,
Au créateur qui nous appelle
Je laisse ma dépouille obèse,
Ultime offrande à ses autels.

Que cette chair trop bien nourrie
Hante le coeur d'une immortelle,
Irriguant la fleur de l'oubli
Vers une aube enfin fraternelle ;

Où germera sur notre errance,
Parmi les buissons d'herbes folles,
L'inexplicable remembrance
De cet espoir qui nous immole.

septembre 1993

Publié dans Paraphrase

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