L’ultime lieu

Publié le par Lionel Droitecour

Le sarcophage des Muses, Rome, 150-160 après J.-C, musée du Louvre

Le sarcophage des Muses, Rome, 150-160 après J.-C, musée du Louvre

Par quelques gouttes d’encre sèche,
Tombées sur du papier ligné,
Mozart nous conte sa tristesse,
Bach désigne l’éternité.

Le musicien, sans vanité,
Humble, nous offre cette ivresse,
En notre âme il est un signet,
Une aspiration, une mèche.

Depuis l’orée, un chœur humain
Poursuit cette vibrante quête,
Joignant l’accord des corps sonores
Au tempo de nos cœurs battants.

Etrangement, à contre le temps,
Malgré la chute des aurores,
Musique en nous fait sa requête
Et nous captive d’un refrain.

Notre chair en sait la cadence,
Elle est lisière sur nos peaux,
Perle à notre œil qui s’en défend,
Le souffle court en notre élan.

À nos rivières se mêlant,
Pareille à nos rires d’enfant,
Aux cataractes des pipeaux,
Elle nous fait son pas de danse.

Quelque soient l’onde ou le roseau,
Graphe aux murs des villes sauvages,
Effondrement d’une montagne
En l’abîme des océans ;

Ainsi, elle règne céans,
Dans le murmure qui nous gagne,
Au rythme ardent de nos rivages,
En l’obscurité d’un caveau ;

Dans le silence qui l’outrage,
Sous le chaos des grondements,
Parabole aux forêts obscures,
Mélopée des recueils du vent ;

Pulsatile au seuil du vivant,
Libre remord en nos brisures,
Qui nous étreint continument,
La musique est notre partage.

D’elle nous viennent maints échos,
De l’âge ancien, des continents,
Des mille points de la matière
Assemblés sous notre horizon ;

Par elle le bruit devient son,
Flûte est fille de la clairière,
Minerais sont nos instruments,
Où tribus payent cent écots.

La lyre d’Orphée n’est qu’un chant,
Issu du seuil de la mort même,
Retournement, le manuscrit
Porte à jamais son Eurydice.

La corde vibre en ce supplice,
La note ne meurt ou s’inscrit,
Comme en la sente du poème,
En sa rumeur, un contrechant.

Multiplement polyphonie,
De toute nos humeurs fait sens,
Rime est ainsi de sa fratrie,
Autant que les muses sont sœurs.

Elles frémissent dans nos chœurs,
Nos corps en sont l’humble patrie,
Mémoire en sa réminiscence,
L’ultime lieu de l’harmonie.

novembre 21013

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