Les aveugles

Publié le par Lionel Droitecour

Roland Topor (1938-1997), Chapeau melon

Roland Topor (1938-1997), Chapeau melon

1.
Parfois je n’y crois plus, j’erre désemparé
Dans une maison vide au pas de ma défaite,
Comme un âme damnée, sans but et sans destin.
Le dégoût vient parer ma bouche d’amertume

Au trajet quotidien où ma vie se consume
En gestes répétés, dans de tristes matins.
Ainsi, jour après jour, en nos mornes conquêtes
Nous poussons nos hasards comme des égarés,

Aveugles dans le jour où nous voulons paraître.
Nous tenons par la main plus aveugle que nous,
Leurrés par une manne aux instances du faire

Et d’objets importuns nous peuplons notre enfer,
Absurdement gavés, où la corde se noue
En ces gibets obscurs que construisent des maîtres.

2.
Et, peuple de néant consommant notre angoisse,
Nous vivons abrutis en de calmes dédains,
Inertes dans le jour mais constants dans l’ennui ;
Troupeau de proies offert au rire prédateur.

Soumis au froid calcul du manipulateur
Marionnette agitée, fébrile en notre nuit,
Mécanique sans joie, sans pensée, sans dessein
Du fruit trop mûr enfin où notre faim s’empoisse

Nous emplissons nos bouches d’un ferment de mort.
Voici la coupe est pleine et la table dressée
Et la vaine opulence, au monde carnassier,

Se repaît de notre âme engluée sans passion,
Dans le désir amer des veules possessions
Où gisent nos élans bourrelés de remord.

mars 2008

Roland Topor, tel qu'en lui même « Déconneur, ouais, mais c'est pas un métier » et il rigole...

Publié dans Citoyen

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