Léger comme la soie

Publié le par Lionel Droitecour

... Tout passe, fors le temps, sans matérialité ...

... Tout passe, fors le temps, sans matérialité ...

On fabrique le temps pour conjurer la mort,
La clepsydre, son eau ; le sable au sablier ;
Au solaire cadran, le style, ombre fugace ;
L’horloge en ses rouages mus par un ressort ;

Les modernes écrans et leurs cristaux liquides ;
L’atome de césium excité dans l’espace ;
Tous sont des avatars, cendre en un cendrier,
Funèbres ornements d’orbites aux yeux vides.

Tous ces rythmes en nous, du pouls et de la faim,
Du jour et de la nuit, de la veille au sommeil,
Et cette finitude inscrite sur nos peaux,
Puis le grave tombeau où tout s’arrête enfin.

Vaines machineries pour combler nos désastres,
L’heure et son ambitus en parfaits oripeaux,
Le saint-frusquin des ans dans tout son appareil :
L’ère n’existe pas aux fontaines des astres.

Il n’est que le vieillir scarifiant nos visages,
L’entropie du vivant qui coule, au seuil des jours,
Pour crouler dans sa ruine au crépuscule obscur,
Dessous l’indifférence immense des nuages.

Tout passe, fors le temps, sans matérialité
Il n’est que la défaite assise au pied du mur,
L’irréel scélérat qui nous manque toujours,
En la bonde crevée, superficialité.

Elle y danse, la mort, sa macabre foulée,
Elle fixe à nos vies le prix de la franchise,
En son mont-de-piété nous sommes égarés :
Le haut fourneau du deuil prépare la coulée.

Et la camarde en rit qui nous voit nous hâter,
Courir vers elle avec des mines d’effarés,
Affairés non de jouir, mais de perdre sa mise :
Aux loteries du siècle, elle sait nous flatter.

Car son plus grand mensonge est le calendrier,
La succession promise, en le pareil au même,
D’un avenir trompeur qui n’est qu’un réceptacle,
Celui du fard, du rouge et du vain poudrier.

L’agenda du futur n’est jamais un refuge,
À borner l’horizon on s’en fait un spectacle,
Et de notre illusion un bavard théorème,
Quand la feuille arrachée par le hasard nous gruge.

On peut en appeler aux déesses du sort,
Geindre et se lamenter, crier à l’injustice
Il n’est nulle raison face au vide du sens,
Et chaque instant nous prive, agonie d’un temps mort.

On ne peut que marcher du pas de l’homme juste,
Et tâcher d’oublier et la montre et le cens,
Toute cette fratrie qui pousse au sacrifice
Au nom d’un intérêt où passe un désir fruste.

La lumière à nos yeux conduit au précipice,
Pourquoi donc faudrait il que l’on presse le pas ?
Est-il en l’agonie quelque funeste attrait ?
Cette chair qui s’ébat, parfois, nous est propice.

Je ne sais après tout ce qu’était la clepsydre,
Vidé, le sablier n’est plus qu’un corps abstrait,
La gnomonique meurt en la nuit du compas,
Le temps n’est qu’un beffroi comparable à une hydre.

« Il faut tenter de vivre », ainsi parle un poète,
Pacifique en l’instant qu’on ne saurait saisir,
Savoir chaque moment unique pour lui-même,
N’espérer que la joie au mitan de la fête.

Et puis dans l’ombre où meurt ce que l’on sait de soi
Ne retenir rien que le son d’un poème,
Aux lentes mélopées d’un infime plaisir
Dissout dans notre ego, léger comme la soie.

octobre 2013

Le temps, qui parait si évident, m'est toujours apparu comme un profond mystère. Ce mortel ennemi, qui ne nous laisse jamais en repos, même durant le sommeil, est un retors goujat qui nous froisse et nous prive, quand il donne si peu.

Etrangement, pour le physicien, depuis Einstein, le temps est désormais une dimension, ce qui est irreprésentable pour un esprit peu versé dans la chose scientifique.

Pour ceux que la question intéresse, je mets en lien une conférence d'Etienne Klein, qui en parle mieux que personne, semant le trouble parmi nos idées reçues.

Publié dans Le temps

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