Fructus

Publié le par Lionel Droitecour

Paul Cezanne, nature morte au crâne, 1895

Paul Cezanne, nature morte au crâne, 1895

Dans cet obscur mélancolique
Où je suis ce que j’ai été,
Je n’ai appris que l’abandon,
Je n’ai songé qu’à me défaire.

Etrangement, pour me complaire,
Au feu j’ai été le brandon :
Quand je croyais braise quêter
Ma fumée fuyait à l’oblique.

Pauvre âme ! Tu n’es plus que cendre,
Noircie la poutre en l’âtre blême,
Sur ce manteau n’est que poussière,
En ce linteau, l’absence nue.

Je ne fus qu’un espoir ténu,
Un aparté dans la lumière,
Rime en la stance d’un poème,
Sourire aux lèvres de Cassandre.

Perdre est notre seule nature,
Nous sommes échos sur la grève,
Marée, sur l’onde, en un reflux,
Dans le vent, la marine essence.

Dans l’ombre un peu d’obsolescence,
Vague remord au sein d’un flux,
À peine plus sobre qu’un rêve,
Deux dates sur la sépulture.

Ami, il faut songer à vivre,
C’est là notre seule vertu,
L’instant présent notre seul bien,
Le jour qui vient notre saison.

Oublie la mer et l’horizon,
Nulle destinée ne contient
Ce pertuis où l’on s’évertue
À n’être qu’aux pages du livre.

Oublie ce dieu qu’on t’a construit,
Oublie la prière inutile,
Un autre temple est à bâtir,
Celui là même qui t’habite.

Et lors dans l’éphémère fuite
Sans nous hâter, sans départir,
Nous saurons que le cœur jubile
En la branche comme un beau fruit.

mars 2012

Publié dans Le temps

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