Comme brame le cerf

Publié le par Lionel Droitecour

Peintures rupestres en la grotte de Lascaux

Peintures rupestres en la grotte de Lascaux

Nous chantions « Wie der Hirsch schreit nach frischem Wasser »
Dans un lent fugato que le chœur sublimait,
Enluminés d’orchestre, aux bruissements des cordes,
Harmonieuses clartés où l’aube semblait poindre.

De mes ambitions ce ne fut pas la moindre.
Adolescent, jadis, aux ondes monocordes,
Je m’enivrais d’azur, et mon cœur s’abîmait,
Dans la sente d’ennui où tant d’heures passèrent.

Je le crois, la musique a du sauver mon âme,
Mon cœur et mon esprit habitaient la laideur,
J’avais si peu d’appui, déjà, tant d’amertume,
Et la désillusion régnait sur mes amours.

Je pensais en ce temps « cela sera toujours,
Je n’aurai point de port, ma vie est cette écume,
Dispersée sur l’écueil… », et, pâle, avec raideur,
J’existais sans éclat, obscur à toute flamme.

Et puis elle est entrée en moi, − comment ? Le sais-je,
La musique. Elle m’emplit alors, gravement,
Non pas comme un décor, une frivolité,
Telle chambre d’ego où seul le fat se mire.

Elle prit ma psyché d’un douloureux empire,
Oh, certes, j’avais soif, avec humilité,
Je criais dans la rime en mon effarement,
Je voulais tant sortir de moi, comme d’un piège.

D’abord ce fut Beethoven et puis les romantiques,
Tout naturellement l’élégant Mendelssohn
M’amena jusqu’à Bach, le maître de Leipzig,
Et je fus irrigué, soudain, par ce ruisseau.

Ainsi la pluie s’en vient délaver l'oripeau,
Ainsi la vérité arrache le postiche,
Ainsi l’humain s’éveille où la stance frissonne,
Ainsi sont dissipés horizons chimériques.

La vie m’a transporté, depuis, sous d’autres cieux,
J’ai perdu la livrée que donne la jeunesse
Et me suis enivré de sages contredanses,
Gardant mélancolie accrochée à mes basques.

Je n’ai point désiré sur des rives fantasques,
Mais musique, sans fin me garde en ses cadences,
Qui dénoue, chaque jour, le seuil de ma détresse,
Fragrance en l’argutie d’un deuil mystérieux.

Je me suis approché des tables d’harmonie,
Joignant modestement ma voix dans le concert,
Par la répétition de ma note, obstiné,
Ouvrant la porte étroite où la musique naît.

Au solfège imparfait la phrase se connait,
Palliant de mémoire, humble, déterminé,
L’amateur vainc le texte, au pupitre disert
Et vient se mesurer à la polyphonie.

J’ai vécu ce moment, chantre à la voix de basse,
Où j’ai réalisé, gagné par l’émotion,
Que les aspirations d’un adolescent triste,
Avait pris corps, enfin, par delà les années.

C’était, lointain écho des veilles surannées,
Cette douceur enfin de croire qu’on existe,
De toucher un instant, comme par effraction,
L’impalpable matière où notre songe passe.

Nous sommes particule au chant des univers,
Poussière d’une étoile où le néant fourmille,
Etrange vanité qui accouche du sens,
Notre art pour intuition, la mort pour certitude.

Et dans ce bref espace, en cette finitude,
Un soupir exhalé de notre âme en errance
Résonne dans la nuit, ainsi qu’un astre brille,
Comme brame le cerf au seuil de nos hivers.

novembre 2013

Publié dans Musique

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I
Quel poème sublime, tant de sagesse, de beauté et de profondeur restituées avec de simples mots et illuminées par cette musique si émouvante qui fait vibrer l'esprit et le cœur...
"Harmonieuses clartés où l’aube semblait poindre" ... Merci de nous les faire partager et de faire surgir la Lumière !
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